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Bulles de lait

Anne Merlin et Marion Allard, professeures de SVT et Mélanie Serret, professeure documentaliste, ont travaillé autour des algorithmes de recommandation, des bulles informationnelles et des infox sur le lactose ainsi que sur la question des sources et de l’évaluation de la fiabilité des informations.

Le projet Bulles de lait interroge les mécanismes de mise en avant et de circulation des publications à l’ère des algorithmes de recommandation et des intelligences artificielles génératives, en plaçant les élèves dans une démarche active d’analyse critique. Il permet de questionner les logiques de visibilité de l’information, les effets des systèmes automatisés sur les pratiques médiatiques ainsi que les enjeux éthiques liés à la sélection et à la diffusion des contenus. À ce titre, il répond directement aux objectifs du dossier EMI consacrés aux défis éthiques de l’intelligence artificielle et à la formation d’élèves capables d’exercer un regard éclairé et critique sur les médias et les technologies numériques.

Les objectifs de l’activité pédagogique proposée en SVT sont d’interroger les contenus mis en avant par les réseaux sociaux, d’évaluer la fiabilité des publications et de permettre aux élèves de comprendre le principe d’une bulle de filtre et le rôle des algorithmes de recommandation dans l’accès à l’information.

Contexte : 

Public : 1ère spé SVT

Objectifs EMI : 

Il s’agit de permettre aux élèves de mieux comprendre comment les IA, notamment les algorithmes de recommandation, impactent la perception du monde, notamment dans un domaine comme la santé. La séance permet aussi de faire des rappels de l’année de seconde (développer un regard critique sur les sources d’information) et d’aller plus loin en réfléchissant aux enjeux du fact-checking humain et automatisé (intelligence artificielle).

Objectifs disciplinaires (spé SVT) : 

En enseignement de spécialité SVT de première, les élèves travaillent sur cette partie du programme :

  • L’histoire humaine lue dans son génome
    • thème “la terre, la vie et l’organisation du vivant”
    • partie “variation et expression du patrimoine génétique”),
  • Notion construite lors de l’activité : certaines variations génétiques résultent d’une sélection actuelle (tolérance au lactose, résistance à la haute altitude) ou passée (résistance à la peste)

  • Des objectifs du programme de spécialité SVT sont travaillés, notamment dans la partie “numérique et SVT” (voir le programme ici) :
    • Participer à la formation de l’esprit critique et à l’éducation civique en appréhendant le monde actuel et son évolution dans une perspective scientifique.
    • Une formation scientifique développe les compétences d’analyse critique pour permettre aux élèves de vérifier les sources d’information et leur légitimité, puis de distinguer les informations fiables. Ces démarches sont particulièrement importantes en SVT, qui font souvent l’objet de publications « pseudo-scientifiques », voire idéologiques : les professeurs de SVT contribuent à l’éducation des élèves aux médias et à l’information par un travail régulier d’approche critique des informations.
    • Savoir distinguer un savoir, d’une opinion et d’une croyance pour identifier les fausses informations scientifiques et distinguer les sources fiables
    • Comprendre les enjeux liés à la consommation du lait et les controverses scientifiques associées.
    • Développer une démarche scientifique pour analyser et déconstruire une infox et comprendre que les génomes portent en eux-même les traces de l’histoire de nos ancêtres.
    • Développer son esprit critique en croisant les sources et argumenter en s’appuyant sur des données validées 

Compétences SVT :

  • Rechercher, extraire, exploiter et produire une information pertinente : connaître le fonctionnement des outils du web, utiliser les réseaux sociaux et les IAG de manière critique.
  • Argumenter et exercer un regard critique
  • Collaborer

Compétences EMI

Compétences CRCN

Compétences psychosociales

Déroulé :

Lancement en SVT pour introduire la séquence :

Le cours de SVT débute par l’observation des contenus consultés sur les réseaux sociaux par deux adolescents. Ces derniers n’ont pas la même opinion concernant la place des produits laitiers dans leur alimentation : l’un apprécie et consomme régulièrement du lait tandis que l’autre n’en consomme plus du tout. Les élèves accèdent alors aux recommandations affichées sur les réseaux sociaux de chacun des adolescents :

Un premier constat est rapidement établi : les publications proposées par les réseaux sociaux ne sont pas du tout les mêmes entre le compte d’Élie et celui d’Eline. Un débat s’engage alors en classe autour des recommandations affichées sur les réseaux sociaux, notamment sur le fonctionnement des « For You Page ». Les élèves échangent sur les contenus qui leur sont personnellement proposés et verbalisent le fait que chaque utilisateur voit des publications différentes, construites à partir de ses interactions, de ses centres d’intérêt supposés et de ses habitudes de consultation.

La discussion amène ensuite vers les contenus recommandés par les réseaux sociaux des deux adolescents, notamment cette vidéo extraite du réseau social TikTok ainsi que des publications alertant sur les dangers du lait. 

Un des éléments de la vidéo indique que la consommation de lait peut entraîner l’apparition de symptômes, tels que des douleurs, ballonnements et diarrhées. Un sondage oral est réalisé dans la classe : certains élèves arrivent à bien digérer le lait tandis que, pour d’autres, la digestion est difficile et entraîne des symptômes. Quelques élèves ont vu des vidéos sur les réseaux qui expliquent que le lait est dangereux pour la santé et qu’il faut éviter sa consommation. D’autres non. On constate aussi que les informations proposées par les réseaux sociaux sont contradictoires : certaines indiquent que le lait est bon pour la santé alors que d’autres indiquent que sa consommation est dangereuse pour la santé.

Plusieurs problématiques sont alors posées:

  1. Comment expliquer les symptômes qui peuvent survenir chez certaines personnes lors de la consommation de lait ?
  2. Comment expliquer des recommandations différentes sur un même sujet suivant l’utilisateur du réseau social ?
  3. Comment vérifier scientifiquement les publications recommandées par les réseaux ?

La problématique 1 est travaillée en cours de SVT au travers d’une démarche expérimentale. Les problématiques 2 et 3 sont travaillées au cours de la séance SVT-EMI.

Séance 1 (séance de SVT – 2h) :

On se demande comment vérifier si cette publication contient des informations scientifiquement correctes. On cherche à expliquer les symptômes qui peuvent survenir chez certains adultes lors de la consommation de lait. Grâce à quelques ressources complémentaires, une hypothèse est formulée : certaines personnes adultes ne sont pas capables de digérer le lait.

Une démarche expérimentale est d’abord menée pour résoudre la problématique 1 : comment expliquer les symptômes qui peuvent survenir chez certaines personnes lors de la consommation de lait ?

Les élèves découvrent lors du bilan que certaines personnes peuvent encore digérer le lait à l’âge adulte tandis que d’autres ne le peuvent plus. Les symptômes observés sont liés à l’activité du microbiote. La suite de la démarche permet d’expliquer l’intolérance au lactose chez une partie de la population adulte et de montrer que certaines variations génétiques, comme la persistance de la tolérance au lactose, résultent de phénomènes de sélection naturelle. Cette approche scientifique met également en évidence que de nombreuses publications diffusées sur les réseaux sociaux relèvent davantage du point de vue que d’un savoir scientifiquement validé, faisant ainsi de ces espaces des terrains propices à la circulation d’infox et de désinformation.

On se questionne alors sur l’impact de ce type de publication dans le domaine de la santé et sur l’importance de vérifier les publications. La séance SVT-EMI permet dès lors d’aborder les 2 autres problématiques évoquées en introduction.

Séance 2 : comprendre l’influence des algorithmes de recommandation et développer la culture des sources : co-animation SVT-EMI – 2h

Heure 1 :

Les élèves ont ensuite pour mission de vérifier l’une des publications proposées par les réseaux sociaux en mobilisant le fiabilitomètre, déjà introduit et utilisé lors d’une précédente séance (cf article “le fiabilitomètre pour vérifier des publications »). Cette activité permet de réinvestir, dans un nouveau contexte, les critères d’évaluation de la fiabilité d’une publication. Cela permet un meilleur ancrage des procédures d’analyse et contribue au renforcement de leur mémoire procédurale. Les productions des élèves sont ensuite rassemblées dans un Digipad afin de mutualiser les analyses et de nourrir les échanges collectifs autour des critères mobilisés.

Le digipad est vidéoprojeté et chaque groupe présente sa démarche à l’oral, grâce à plusieurs éléments : 

  • la typologie des sources mobilisées (sources institutionnelles, scientifiques, médiatiques, sites personnels, publications issues des réseaux sociaux, etc.),
  • la réflexion menée sur le degré de confiance accordé à chacune d’elles,
  • les conclusions notamment par rapport aux objectifs des publications.

Dans l’exemple suivant, les élèves discutent de la confiance qu’ils peuvent avoir dans chacune des sources et pourquoi :

En prolongement, les élèves découvrent Vera, une intelligence artificielle spécialisée dans le fact-checking. Après l’écoute d’un podcast expliquant son fonctionnement, ils analysent les captures d’écran réalisées par les enseignantes, qui ont interrogé Vera à partir des publications étudiées en classe, évitant ainsi l’utilisation de comptes personnels, notamment sur WhatsApp. Cette mise en situation ouvre un débat sur les forces et limites de l’intelligence artificielle dans l’évaluation de l’information, en comparaison avec le discernement et l’expertise humaine. Voici quelques remarques d’élèves :

Supports :

Fiche élève
Screen_Vera

Heure 2 :

Un jeu est proposé pour comprendre l’influence des algorithmes de recommandation et le fonctionnement des bulles de filtres. Les élèves soulignent souvent l’aspect positif des algorithmes de recommandation. Le jeu “bulles de lait” permet de soulever avec eux les aspects plus négatifs de ces algorithmes et les prudences à cultiver.

  • Première version du jeu : cartes imprimables ici (recto verso),
  • Seconde version du jeu : cartes imprimables ici (recto verso).

Le principe du jeu : 

  • Un des élèves joue le rôle d’une intelligence artificielle : il est un algorithme de recommandation. Il doit analyser les choix et données de l’utilisateur selon des règles et lui proposer de nouvelles publications. 
  • L’autre élève joue le rôle de l’utilisateur du réseau social : il reçoit des publications, fait des choix (je regarde, je jette un oeil, je swipe). De nouvelles publications lui sont proposées suivant les choix réalisés précédemment.
  • Lorsque le jeu est terminé, le rôle des élèves est inversé. L’élève “algorithme” devient alors utilisateur. Cette fois, on lui impose un rôle en lui fait piocher une carte avec une opinion (pro ou anti-lait) et il doit faire des choix suivant cette opinion. 

Les élèves sont positionnés face à face avec un cache entre les deux pour éviter à l’élève “utilisateur” de voir ce que fait l’élève “algorithme de recommandation”. 

Les règles suivantes doivent être respectées :

Ce que peut voir un joueur “utilisateur”Ce que peut voir un joueur “algorithme”
L’utilisateur :
– doit faire des choix,
– ne doit surtout pas voir le verso de la carte.
L’algorithme :
– dispose de 3 piles de cartes (anti, neutre, pro-lait).

Tour 1 : l’élève “algorithme” propose 3 cartes “publications” à l’élève “utilisateur”. Ces indications sont notées au verso des cartes que l’utilisateur n’a pas le droit de voir :

  • une carte “pro-lait”,
  • une carte “ neutre”,
  • et une carte “anti-lait”.

L’élève utilisateur  a 3 choix possibles pour placer les cartes “publications” proposées :

  • Il doit swiper une carte (il ne regarde pas)
  • Il doit placer une autre carte sur « regarde un peu »
  • Il doit placer une dernière carte sur « regarde attentivement » la publication.

Il doit donc placer une carte sur chaque emplacement.

Tour 2 : le joueur algorithme va ensuite regarder discrètement le verso des cartes et applique les règles de l’algorithme de recommandation : 

  • si l’utilisateur a swipé (éliminé) un type de carte, l’algorithme ne propose plus de publication du même type,
  • si l’utilisateur un regardé un peu une publication, l’algorithme propose une publication du même type,
  • si l’utilisateur a liké une publication, l’algorithme propose 2 publications du même type.

L’utilisateur réalise alors de nouveaux choix parmi les publications proposées.

A la fin du jeu (4 tours), on retourne les cartes et on compte le nombre de cartes pro-lait, anti-lait ou neutres. Dans la majorité des cas, l’utilisateur “s’est enfermé” dans un type de publication dès le second ou troisième tour. C’est encore plus marqué lorsque l’utilisateur a une opinion sur le sujet. En effet, quand on inverse les rôles, lors de la 2ème partie, l’utilisateur avec une opinion imposée s’enferme encore plus vite dans une bulle informationnelle.

Un second bilan est alors proposé : on introduit les notions de “bulle de filtre” et de biais de confirmation. Le biais de confirmation est notre tendance à sélectionner uniquement les informations qui confirment des croyances ou des idées préexistantes.

Les élèves comprennent alors que les IA des réseaux sociaux jouent sur le biais de confirmation pour proposer des publications aux utilisateurs. Une discussion est alors amorcée sur les objectifs des réseaux sociaux : on y parle économie de l’attention, sensationnalisme, modération. L’objectif des algorithmes de recommandation est de “garder” le plus longtemps possible l’utilisateur sur le réseau social, quitte à proposer des infox allant dans le sens de l’opinion de l’utilisateur. Cela peut alors enfermer l’utilisateur dans une bulle informationnelle et le conduire dans un univers de croyances pseudo-scientifiques. L’élève doit avoir conscience de l’existence de ces bulles informationnelles lorsqu’il utilise les réseaux sociaux.

Un débat collectif permet d’aborder l’ultra-personnalisation des contenus et ses effets sur l’accès à l’information scientifique. Une production est demandée aux élèves sous la forme d’une BD réalisée avec Pixton pour vérifier leur niveau de compréhension de la séance. 

Bilan réflexif :

  • Les élèves savaient qu’il existait des algorithmes de recommandation et voyaient surtout leurs aspects positifs. Ils n’avaient pas tous conscience à quel point les bulles informationnelles influencent leur accès à l’information et leur perception des controverses scientifiques mais aussi dans d’autres domaines stratégiques comme la politique. 
  • Enfin, le débat sur l’IA Vera a soulevé des questionnements pertinents sur la complémentarité entre intelligence artificielle et expertise humaine. 

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